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A la mémoire de Monsieur Spitzmuller (1917-2006)

Spitzmuller

Samedi, j'ai appris par hasard une déchirante nouvelle, la disparition d'un homme qui a éclairé toute mon enfance et au delà, m'a toujours soutenu dans les pires moments de doute de mon adolescence : Monsieur Spitzmuller, Professeur de Mathématiques et Directeur Académique au Collège Stanislas de Paris. Je ne pouvais pas lui faire un hommage en ce lieu (dont il n'aurait pas toujours partagé la moralité : )). Il n'y avait aucun "dark side", uniquement du talent, de l'humilité et un don de soi permanent. Un grand homme tout simplement.
Mon Maître, vous allez me manquer.

Pour vous faire partager son histoire, je me suis permis de diffuser le très beau texte écrit par Louis Lucas (responsable de la promotion 1956 STANISLAS).

"Fernand SPITZMULLER (1917– 2006)
(né le 15 avril 1917 à Paris 14è, décédé le lundi 11 septembre 2006, à l’âge de 89 ans)

Professeur de mathématiques à tous les niveaux pendant plus de 35 ans, plusieurs d’entre nous ainsi que de la direction et de toute la communauté éducative de Stanislas ont pu l’accompagner, auprès de sa famille, à l’église de Meudon le 23 novembre dernier.
Outre l’annonce qui en a été faite dans le dernier Echo de Stan, il convenait de rappeler ce qu’il a fait pour Stanislas et, au-delà de cet aspect professionnel, de brosser quelques traits de cette personnalité qui a marqué plusieurs générations d’anciens et doit rester un modèle.

A STANISLAS

Pour la plupart de ses anciens élèves, il est surtout ce professeur, à la fois consciencieux, organisé et passionné par sa matière et par ses élèves qui ne lésinait pas sur les interrogations et les devoirs, qu’il corrigeait vite et en détail.
Quand il a eu une voiture pour venir de Meudon en accompagnant ses enfants (longtemps une 2CV après Solex puis Mobylette), certains prenaient un malin plaisir (et émotions !) à observer les banquettes jonchées de tas de copies. Quelles notes allaient-elles révéler ?
S’il savait initier aux rudiments ses élèves de 5e (le niveau de 6e relevait encore du primaire), il savait aussi, les yeux brillants d’intérêt, expliquer la précession des équinoxes qui, en astronomie, faisait partie des maths, les coniques ou l’arithmétique (calculs en base 6, 8, 12, …, calcul manuel des racines carrées, …et je vous en passe).
Il essayait de porter attention personnellement à chacun de ses élèves quels que soient ses résultats, cherchant à y susciter intérêt et motivation. Combien de fois est-il resté après le cours aider un élève en difficulté ? Beaucoup d’entre nous gardent ainsi pour lui une vénération car il aura été celui qui aura donné confiance en soi, qui aura éveillé l’intérêt et/ou aura donné une méthode. (voir encadré, un témoignage parmi beaucoup).
Il s’efforçait à égayer les cours (1h1/2 à l’époque, près du double des 50’ fatidiques !) par des exemples ou plaisanteries qui détendaient l’atmosphère, au bon moment,sans que la discipline ait à en pâtir.Il faisait du reste ses cours sans utiliser directement de notes, se souvenant où il en était, même quand il surfait entre 5 classes différentes (rien qu’à Stan), ce qui ne l’empêchait pas d’avoir l’œil sur chacun .

Stanislas

Comment marquer son attention à chacun en cours ?
Combien de temps s’était-il exercé pour envoyer, tout en continuant le cours, avec l’ongle du pouce, des morceaux de son bâton de craie, sur celui qui avait tendance à parler à son voisin ou à rêver ?
Cette attention pouvait réserver des surprises : en 1951-52, un élève, au dernier rang, a un air bizarre. Il l’appelle au tableau. Sa veste penche nettement d’un côté : la poche contenait seulement un Luger de l’armée allemande de 9 mm !
Sa gestion de cet incident a-t-elle aussi aidé cet « ancien » à gérer rêves et réalités, lui qui a, depuis, fait une brillante carrière ?Ce que ses élèves réalisaient peu, c’était le dévouement que représentait, surtout jusqu’à la loi Debré, le fait d’embrasser une telle profession. Licencié en sciences, diplômé d’études supérieures, ces titres lui permettaient d’enseigner dans le public ou d’œuvrer dans l’industrie. Mais il voulait à juste titre exploiter ces qualités qu’il avait peut-être apprises, en tous cas exercées, étudiant, en tant qu’encadrant, au patronage à Ste Rosalie.

Les parents avaient à porter le poids des salaires des enseignants en plus des autres frais partiellement encore à leur charge et ces salaires étaient singulièrement bas. Avec une famille nombreuse, il a dit à son fils qu’entre les classes de Stan et celles des autres écoles (Notre Dame des Champs, Carcado-Saisseval, Ecole Normale Catholique, …), il faisait deux fois le temps de travail d’un professeur, sans compter les colles de math sup et des leçons particulières.
De 1982 à 1986, son dévouement perdurait : il a été directeur académique et, même en retraite, a été souvent mobilisé au pied levé pour remplacer un professeur absent quand les délais ne permettaient pas de solution classique. Combien de collègues et/ou amis malades n’a-t-il pas aussi assistés ?

SON PASSE, SA FAMILLE, SES AUTRES ACTIVITES

Sur son passé, sa famille, ses autres activités ? une grande discrétion,
- Sa famille ? Tel ou tel l’aura vu conduire l’un(e) de ses 6 enfants et 12 petits-enfants. Les copies revenaient parfois chiffonnées ou tâchées par ses enfants. Le décès de sa femme il y a 7 ans a marqué un tournant dans toutes ses activités.
- Sa foi et sa vie de prière, où chaque élève avait sûrement sa place ? Chrétien pratiquant toute sa vie, il ne négligeait pas les signes pratiques et a emmené ses 2 aînés faire leur première communion à Lourdes. Plusieurs témoins ont insisté sur le fait qu’il allait souvent à la messe à 7h à Saint Sulpice, le dimanche et en semaine. Il participera à la catéchèse lorsque la baisse du nombre de prêtres à Stan le justifiera.
- Ses études ? après Henri IV, à la Sorbonne; reste à vérifier combien de fois il a participé à la procession de la Fête-Dieu avec la robe noire et l’ « épitoge » à deux rangs d’hermine, « amarante » pour les sciences, que justifiaient ces titres ;

- Ses activités militaires ? bien peu à Stan les connaissait. Pourtant, elles l’occupaient pas mal. Il a fallu les lumières de sa famille : son père, blessé et trépané pendant la guerre de 14 l’avait poussé dans l’artillerie. Il y a vécu la débâcle, avec son régiment, jusque dans le centre de la France. Le souhait qu’une telle déroute soit impossible, pour lui, engage ! Ainsi, de 1952 à 1962, il aurait suivi régulièrement des périodes au centre d’instruction de Biscarosse dans les Landes. Est-ce lié à la clarté de ses leçons sur la cinématique?

Secret puis discrétion ?
Lorsque les allemands ont fait du Sénat et des souterrains du Luxembourg une vraie place forte, F. Spitzmuller a accepté de faire un relevé des ouvertures des nids de mitrailleuses qui commandaient toutes les rues d’accès. Lors du retour d’un pèlerinage de Montmartre, dans le métro, il nous a donné quelques détails sur la façon dont l’air distrait (normal à un mathématicien !) lui permettait de compter les pas et d’évaluer les angles sans attirer l’attention. La demande serait venue de quelqu’un de Stan et cette complicité aurait joué dans celle qu’il allait établir avec l’abbé Méjecaze en y entrant comme professeur. Même dans sa famille bien peu en ont entendu parler; bien entendu, aucun double n’était à attendre dans ses archives!
Qui en aurait eu des échos ?

Ses loisirs : Il était aussi passionné par ses activités de vacances que par son métier :
- La montagne d’abord. Ayant découvert la montagne quand il était étudiant, il a arpenté les sommets de la vallée de la Bérarde, avec des amis, puis son épouse, puis ses enfants. Il avait appris par lui-même, et leur demandait de suivre son exemple et de se débrouiller. Il en a été de même pour le ski, d’abord en Autriche, puis quand sa famille s’est agrandie, en Suisse.

Avoir les pieds sur la tête de son prof de math !
Ses élèves de terminale se cotisent en 1951-52 pour lui acheter une corde… en nylon… rouge, un luxe ! Du coup, il a invité la classe à faire de l’escalade un dimanche à Fontainebleau, où une dizaine d’entre eux l’ont accompagné. Ils en sont encore tout émus : avoir les pieds sur la tête de son prof de math ! (A.J.).

- La mer : il avait commencé à faire très tôt de la voile, d’abord sur la Marne, puis en Bretagne, à Trégastel. Ayant découvert la Bretagne nord au début des années 60, il s’y est plu et a fini par acheter une maison de vacances où ces dernières années il passait toutes les vacances scolaires avec enfants et petits enfants.

- les voyages de découverte : Dans les années 50, il a emmené sa famille en voiture dans des pays où c’était encore l’aventure :

la Yougoslavie, le sud de l’Espagne, le Portugal.
- la musique, enfin : Il a appris le violon adolescent, avec sa mère, alsacienne, dont les petits enfants rappellent avec émotion les interprétations de

la Tyrolienne. Dès la fin des années 40, même dans les périodes les plus chargées de sa vie, et ceci jusqu’à 80 ans, il a fait partie d’orchestres symphoniques (notamment l’orchestre de Colombes et le cercle symphonique du XIXe) où il jouait de l’alto, avec 2 répétitions par semaine. Les élèves pouvaient en profiter à quelques fêtes de Stan.

Est-il à la base d’une nouvelle théorie de la relativité : sa vie montre en tous cas que le temps est extensible : avec de l’organisation et beaucoup de passion et d’amour, que ne peut-on pas faire ?
Sa famille nous a suggéré des mots-clés : chrétien, passionné, aventurier, musique, famille, rendre service. Puisse ce texte avoir montré combien ces mots-clés ont été adéquats. Ayant eu la chance d’en profiter, puissions-nous en être à notre tour les relais."

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