Sébastien Durand spécialiste en Storytelling et auteur de l'ouvrage " Storytelling - Réenchantez votre Communication" (Dunod) nous narre l'épopée de la perte du triple A français..à lire sans modération.
C’est l’histoire du maître-artisan qui pour vérifier le fil de l’épée qu’il vient de forger passe la main dessus... et se coupe. Comment la perte du AAA est-elle devenu un drame national dans un pays où l’économie reste pour beaucoup une suite de signes cabalistiques ? Décryptage et Storytelling.
Denys l’Ancien, tyran de Syracuse, proposa un jour à l’un de ses courtisans d’échanger son poste avec lui. En s’asseyant sur le trône, ce dernier vit qu’une épée était suspendue au-dessus de sa tête, maintenue par un simple crin de cheval et pouvant donc rompre à chaque instant. Damoclès, car c’était lui, prit peur et préféra reprendre sa place. Il avait compris le message : seul un grand chef peut supporter la pression d’un danger imminent et agir comme si de rien n’était.
Plus dure sera la chute
Une même épée semble aujourd’hui planer au dessus de Nicolas Sarkozy. Cette épée de Damoclès, c’est celle de la perte du AAA, marque d’excellence des pays qui inspirent encore confiance aux investisseurs et que le président a agité comme un sabre dérisoire pour conjurer le sort. Pour celui qui s’était juré de «réconcilier les Français avec l’économie», la crise imposait des mesures drastiques, surtout à l’approche des élections. D’où l’idée de mieux les faire accepter en dramatisant ce triple A. La veille encore inconnu au bataillon, le voici soudain promu «trésor national» par la bande de l’Élysée et Alain Minc. Un trésor à protéger à tout prix. En tout cas, au prix de deux plans de rigueur successifs. Il y a 6 mois, la plupart des Français, hormis les lecteurs de la presse économique, ignoraient jusqu’à l’existence de ce système de notation dont la sanction les effraie désormais au-delà du raisonnable. Car entre-temps, la communication gouvernementale a (trop) bien réussi. Mais ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est que la menace de dégradation se muerait en dégradation effective. En effet, le Triple A comme Agences a sévi : la première, S&P, a abaissé la note de la France. La deuxième, Moody’s, rendra sa décision sous trois mois. Seule la troisième et plus petite (14% du marché seulement), Fitch, a garanti notre AAA pour l’année 2012 (et bien entendu, cela n’a rien à voir avec le fait qu’elle est entre les mains amies de Marc Ladreit de Lacharrière).
La notation ne tient qu’à un fil
Dans un premier temps, l’annonce de S&P n’a eu que des conséquences économiques limitées. Au prix d’un rétropédalage effréné, l’Élysée a convoqué les mânes du Général de Gaulle pour répéter que «la politique de la France ne se fait pas à la corbeille». Mais les conséquences politiques seront bien plus lourdes, surtout si l’éventuelle dégradation de Moody’s intervient à la veille du premier tour. On a prêté à Nicolas Sarkozy ces mots : «si on perd le triple A, je suis mort». L’épée improprement dite de Damoclès menaçait depuis toujours les tyrans de Syracuse. Ils vivaient dessous en gardant un calme olympien. Mais l’épée de Sarkozy, c’est lui qui est allé la chercher et l’a placée au dessus de sa tête. Par ostentation, afin d’offrir à ses courtisans le spectacle de son courage. Au fait, savez-vous comment est mort Denys l’Ancien ? Finalement, le crin de cheval n’a pas cédé, l’épée n’est pas tombée. C’est en fêtant sa victoire dans un concours de poésie qu’il a sombré dans un coma éthylique. Après tout, Nicolas Sarkozy a bien raison de ne jamais boire de vin.













