« TECHNIKART, C’EST UN NOM POURRI ! » RAPHAEL TUCART REDAC CHEF TECHNIKART

Première de notre nouveau rdv "L’Interview très Stratégique", avec comme invité, Raphaël Turcat, le Redacteur en  Chef de Technikart, venu faire le bilan des 20 ans du magazine , avec en filigrane une problématique : "comment légitimer un magazine tendance à l’ère du digital"


Darkplanneur : Dans un monde du temps réel, la temporalité mensuelle d’un magazine de tendance n’est-elle pas un problème ?

Raphael Turcat : Il ne suffit pas de se laisser traverser par la tendance et de la relayer comme tu peux le faire sur twitter. Il faut se l'approprier, la réinterpréter, dire ce que ça va annoncer, dire pourquoi ça touche les gens à ce point là. Il y a une réelle analyse qui nous différencie de ce que tu peux retrouver sur les réseaux où l'information est spontanée.

D : Qu'est ce qu'une tendance pour Technikart?

R : C'est quelque chose qui est partagé par plus de 3 personnes (rires). Non, pour moi une tendance c'est quand t'observes une corrélation d'évènements intéressants qui se ressemblent et qui vont finalement dégager une tendance. C'est aussi beaucoup d'intuition. Ce qui est tendance pour un magazine n'est plus vraiment tendance, c'est déjà là. Pour nous la tendance est ce qui va arriver…Regarde les mecs qui font des vidéos sur internet, ça annonce ce qui se passe avec Bref, le format très court. On était un peu en retard mais en même temps parfois quand tu parles un peu trop tôt des choses - je me suis fait niquer un nombre incalculable de fois - ça passe complètement inaperçu et puis 6 mois après tout le monde en fait des caisses et toi tu te retrouves au fond de la classe à dire "eh mais j'en ai parlé le premier"...

D : Quel est le rôle de Technikart dans la presse aujourd'hui?

R : Ca fait un mois que j'y pense, je me dis qu'il faut que je redéfinisse le contrat avec le lecteur, que ce soit écrit, que tous les journalistes le sachent pour que les lecteurs le sentent.

D : Mais n’est-ce pas là la mission du magazine, d'être précurseur?

R : Oui bien sûr et de se servir de notre ancienneté, de nos 20 ans d'histoire, pour avoir un peu plus de poids à affirmer les choses et que ça ne passe dans l'air. J'ai pas l'impression qu'on soit vraiment à la traine. Le contrat avec le lecteur reste "on va vous expliquer les choses avec un tout petit peu d'avance pour comprendre ce qui va vous arriver dans 2, 3, 6 mois" et puis prendre le temps de pouvoir écrire dessus, d'expliquer les mécanismes sans que ça soit balayé en 140 caractères. On retrouve moins les formules sociologiques chocs qui faisaient le bonheur des publicitaires de l'époque, on se souvient des Dandy's 2000 qui nous en ont fait baver avec les problématiques de virilité. Mais à un moment, quand tu fonctionnes sur un certain trend, tu deviens une caricature de toi-même : à vivre tous les jours, tu te dis qu'il faut que tu deviennes quelqu'un d'autre. L'article sur les nouveaux croisés…Il était à chier par exemple, je l'ai relu, il était vraiment à chier…Regardes, depuis 2011 on a sorti 3 nouveaux concepts: le queer-stream, les wikiclones et le couple 3.0 qui a bien marché grâce à la couverture. Mais par exemple les wikiclones n'a pas marché. Tu lances des trucs en l'air et tu t'aperçois que ce n'est pas retenu..

D : Et ce nom "Technikart" est-ce qu’il est finalement Tendance?

R : C'est un nom pourri hein. Vous êtes des publicitaires vous savez très bien que c'est un nom compliqué à retenir. Et surtout il ne veut rien dire, c'est un nom qu'on a émis comme ça en attendant de trouver un autre nom et puis finalement l'imprimeur nous a demandé de lui envoyer quelque chose et on a gardé Technikart. Mais sans déconner il faut être fou pour appeler un magazine comme ça. Ce qui est marrant c'est qu'il y a un club de karting en Normandie qui s'appelait comme ça et qui n'était pas très content et finalement on a fait un reportage chez eux il y a un an. On est redevenu amis depuis.

D : Quel est le contrat de lecture de Technikart?

R : Ça fait des mois que je me pose cette question, et je pense avoir trouvé une réponse satisfaisante : Technikart, c'est le magazine qui t'explique souvent le monde de demain avec les mots d'aujourd'hui et parfois le monde d'aujourd'hui avec les mots de demain.

D : Et comment s’inscrit-il dans la nouvelle formule de Technikart?

R : On était dans l'art du consensus au niveau rédactionnel. On était confronté à un ton très péremptoire qu'on avait à un moment et qu'il fallait un peu assouplir. On s'est aperçu au fil des années que finalement on était plus trop sûr de ce que l'on disait. Toute la partie clash qui était la première partie du magazine avec ces articles très courts était uniquement formulée sous forme de questions. On s'est dit qu'on avait fait le tour, qu'on s'était bien marrés et qu'on avait pris le contre pied de tous les articles qu'on pouvait faire. C'est là qu'on s'est dit qu'on allait réaffirmer à nouveau les choses. Et donc on est arrivés avec la nouvelle formule qui existe depuis 3 numéros.

D : Est-ce à-dire que le centre de gravité a bougé dans le nouveau Technikart? C'est maintenant l'interview qui est le coeur du magazine?

R : Oui avec la couv, et aussi un peu plus de people. C'est aussi un de nos gros progrès, de pouvoir parler des gens sans les insulter. On a tous grandi, malgré les jeunes à la rédac, la chefferie de Technikart a 40 ans, on est marié, on a des des enfants, on va pas jouer à Joey Starr toute notre vie.

D : Quelle est ta position sur le clash Technikart VS Inrocks?

R : Les Inrocks, qui sont un peu plus vieux que nous, sont nés avec la culture pop. Nous on est nés avec la techno. En gros c'est ça. C'est un océan à traverser, c'est les blancs contre les noirs, c'est la fête contre la prise de tête. Je pense que les Inrocks ont une conscience morale politique que nous on n'a pas et qui nous permet, je pense, d'être plus libre et plus "fendard". La politique n'est pas le lien qui nous unit chez Technikart. C'est accessoire. On tient à nos engagements politiques, pour les homos, pour les sans papiers. La rédaction penche naturellement à gauche mais ce n'est pas un point de départ.

D : Comment peut-on être un mag s’inscrivant dans la prospective, et avoir Naulleau et Zemmour en couv ? il n’y a rien de plus conventionnel aujourd’hui non ?

R : A un moment, on sortait des concepts sociologiques qui tenaient moyennement la route. Je me rappelle notamment d'une couverture sur les "bobolcheviks" - d'ailleurs on avait un peu raison - mais ça ne fonctionnait pas, les gens ne comprenaient pas de quoi on parlait. Nous on se prenait de plus en plus la tête sur des créations de néologismes, de concepts. On s'est aperçu que ça vidait un peu l'essence de ce que l'on voulait dire. Les gens s'arrêtaient plus à l'incompréhension du concept en lui même que à ce qui était expliqué ensuite dans les pages en lisant les articles. Donc on s'est dit à un moment on va lever le pied, on s'essoufflait. On s'est dit qu'on allait continuer à faire ça mais de manière plus légère et faire des vraies interviews où les types se mettent vraiment à poil.

D : Pour un magazine Tendance, Comment expliquer que Technikart est raté le volet internet?

R : C'est chiant cette question. On a été extrêmement actifs sur internet, pendant 3 ans. On a été très novateur, on faisait venir des artistes, on organisait des chats. On avait même fait un truc qui s'apellait Sloth Story, avec des escargots dans une boite qui était filmé 24h sur 24 pendant la grande épopée Love Story. Tout ça parce qu'il y avait des business angels à l'époque qui balançaient du pognon sans espoir de retour. Puis la bulle internet a explosé, et du coup faire du internet a commencé à couter cher. On a choisi de se reconcentrer sur le magazine, parce qu'on a une culture papier. Parce que… attendez je peux aller pisser un coup là? Rires…

 

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A un moment, on sortait des concepts sociologiques qui tenaient moyennement la route. Je me rappelle notamment d'une couverture sur les "bobolcheviks" - d'ailleurs on avait un peu raison - mais ça ne fonctionnait pas, les gens ne comprenaient pas de quoi on parlait. Nous on se prenait de plus en plus la tête sur des créations de néologismes, de concepts. On s'est aperçu que ça vidait un peu l'essence de ce que l'on voulait dire.

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A propos de l'auteur :

Directeur du Planning Stratégique de Publicis EtNous Créateur du site Darkplanneur (2005) Animateur de l'émission Le Cabinet des Curiosités
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  • http://twitter.com/luciendebaixo Lucien de Baixo

    Ce que j’aimais bien dans les débuts de Technikart, c’était le lien fort qu’il y avait avec la musique techno. Et puis la techno est morte laissant ces deux rejetons la freeparty et l’electro. C’est dans cette dernière née de la fusion entre la techno et le pop/rock que ce sont engouffré les Inrocks. Et Technikart ne parle plus que de tendance et franchement qu’est-ce qu’on s’en fout… à moins qu’on soit planner strat. et ce n’est pas Technikart qu’on lira. De mon point de vue, c’est plus intéressant de voir comment la musique d’aujourd’hui et l’art en générale influent sur notre quotidien que de connaitre des tendances qu’on aura tous oublié dans 6 mois.
    Mes vieux technikart, je les ai gardé et j’aime bien les relire de temps en temps surtout les interviews d’artistes, de DJ, de l’époque. Ça donne un meilleur aperçu sur comment ces artistes et notre société ont évolués.

  • Capello

    « Comment expliquer que Technikart est raté le volet internet? »

    => verbe être ≠ avoir

  • T0rv4ld

    La jolie coquille que voilà : « Comment expliquer que Technikart est raté le volet internet? »

    Sinon, sympathique interview (et lol pour le nom du mag’)

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