Gilles Verdez, grand journaliste, auteur du livre « Le PSG, le Qatar et l’argent : l’enquête interdite » est notre premier invité pour cette semaine dédiée aux Interviews Très Stratégiques.

Darkplanneur « Quel est l’ impact du quart de final de Champion’s League sur la marque PSG ? »

Gilles Verdez : « Impact très positif: le PSG est de nouveau reconnu et considéré sur la scène européenne. La marque et le projet sont donc crédibilisés. Reste à voir comment exploiter cela: acheter de nouvelles stars pour gagner la Ligue des champions ou consolider ses bases? En d’autres termes, se positionner encore plus luxe au risque de choquer une partie de l’opinion française ou surfer sur cette belle prestation face à Barcelone pour calmer le jeu et poursuivre une séduction « soft »? Voilà l’enjeu selon moi. »

Darkplanneur : « Aimeriez-vous être le directeur de communication du PSG ? »

Gilles Verdez : «  Ah oui ! Trois fois oui ! Je vais même vous faire une confidence : je l’ai proposé à Leonardo ! Cela répond à votre question ? (Rires). Ce rôle m’aurait passionné.

J’ai connu Leonardo lors de son passage en tant que joueur du PSG en 1997 et j’ai eu un contact off avec lui pour le livre. Je savais qu’il n’était pas très content de leur communication et il cherchait quelqu’un : je me suis dis « pourquoi pas moi ? »  

J’ai souhaité réconcilier l’argent du PSG avec ce qu’on nomme –à tort ou à raison-, le « vrai » football, le football populaire dont ils s’écartent trop à mon humble avis.

Leur communication est uniquement basée sur des valeurs que eux estiment fortes : Beckham superstar qu’on intronise avant le match, faire de la boutique PSG une sorte de vitrine intergalactique, faire venir des télés chinoises et thaïlandaises pour que le potentiel de la marque se développe à l’international, etc… Mais ils oublient le local et les vrais gens ! J’aurais adoré tenter cette réconciliation ! »

 D: « Finalement, votre vision stratégique n’était pas celle des dirigeants du club ? »

 GV : « On n’a pas été jusque là, tout cela est resté au stade de proposition spontanée.

Je ne suis pas anti-Qatar, je suis anti-la-manière-dont-le-Qatar ne dit pas tout ou fonctionne. Leur fonctionnement en termes de communication n’est absolument pas à la hauteur des autres domaines : ils communiquent très mal !

A titre d’exemple, lorsqu’on a voulu les interroger pour le livre, il nous a été impossible d’avoir qui que ce soit. Ils nous répondaient : « Notre communication, le jour où on voudra la faire, on la fera nous-même. Vous répondre, c’est donner de la crédibilité à votre projet. » J’ai tenté de faire valoir que dans le monde d’aujourd’hui, les gens s’exprimaient, que chacun avait le droit à son point de vue…

…ils ont un côté un peu Soviétique…ou Qatarien ! (Rires) »

 D : « Si demain vous étiez directeur de communication du PSG, comment en faire une Love Brand ? »

 GV : « Les discussions avec Leonardo ont souvent tourné autour de cela : comment faire pour être aimé ? C’est leur grande problématique. S’il y a détestation, dans la France d’aujourd’hui, ce sera le point qui marquera le début de leur échec. Ils ne peuvent pas se permettre d’être détestés de la France entière mis à part de  Paris intramuros et de la Chine !

 Mais je crains qu’au fond d’eux-mêmes, ils s’en moquent…Pas Leonardo, c’est certain, mais la famille qatarie certainement. Elle qui rachète ce qu’elle veut, quand elle veut, je doute qu’elle se sente concernée par cela. »

 D : « Leur stratégie ne consiste-t-elle pas à se départir de la marque PSG pour prendre possession de la marque « Paris » ? »

 GV : « Absolument. Ils sont en train de rayer les références à Saint-Germain-en-Laye…moi qui suis né là-bas…Ils veulent passer du PSG au PPP : Paris, Paris, Paris ! Ils ont acheté la ville lumière à travers le PSG. Cela peut passer en Ligue des Champions qui est leur véritable objectif, cela peut passer en  Asie, mais je ne crois pas que la France soit prête à cela. On ne peut pas faire fi de la Ligue 1, de nos matchs de clochers.

Le PSG part déjà avec un handicap dans cette France là : il n’a jamais été aimé. Je crains que ce désamour et cet éloignement s’accroissent et que le PSG du Qatar se coupe des gens. »

 D : « Les dirigeants du PSG ont beaucoup mis en avant l’idée que leur arrivée profiterait à toute la Ligue 1. Or l’exode des joueurs n’a pas ralenti, bien au contraire. En quoi l’arrivée du Qatar au PSG profite véritablement à la marque Ligue 1 ?

 GV : « Elle en profite d’autant moins que le PSG a de moins en moins tendance à recruter français. Ils voulaient avant tout des stars internationales et quand ils ont essayé des joueurs français cela n’a pas marché, disent-ils. En outre, les caprices des joueurs français à l’étranger ou dans notre ligue les écartent encore plus de ces joueurs là. Quand Ménez boude, cela a de très mauvaises conséquences sur l’image que le Qatar a des joueurs français.

 Le PSG, en dépit des injonctions de la ligue, ne fait donc pas comme Aulas avant, à savoir recruter français pour nourrir le circuit interne. C’est ce qu’ont fait les clubs anglais longtemps, dans un marché alors délirant, jusqu’à ce que les droits TV explosent et qu’ils n’aient plus cet impératif. »

 D : « Par ailleurs, le fair-play financier est susceptible de rebattre des cartes, sauf si les clubs trouvent des parades. « 

GV : « Mais je n’y crois qu’à moitié. Il sera peut-être possible de sanctionner un club comme Malaga, -tout le monde se moque un peu de savoir s’ils seront en Ligue des Champions l’année suivante-, mais si on commence à sanctionner le Real Madrid ou des clubs anglais, la Ligue des Champions aurait trop à y perdre. L’intérêt global et collectif, c’est que le modèle actuel puisse perdurer, tout en réglant de façon progressive des problèmes d’endettement. »

 D : « Comment expliquez-vous la haine de Rummenigge à l’encontre du PSG ? Il a tenu des propos terribles… »

 GV : « Je pense que c’est une stratégie. Dire que c’est de la jalousie, je n’en aurais pas les preuves. Il y a une sorte d’irritation, presqu’aristocratique, des instances européennes à l’égard de la manière dont le Qatar investit massivement.

En plus, la parade que le Qatar prépare pour contourner le fair-play financier irrite particulièrement les autres clubs.

Le PSG commence-t-il à inquiéter sportivement parlant les autres clubs ? Je n’en suis pas encore là. Je crois qu’il s’agit plus d’une réaction épidermique du fait que l’argent est injecté en flots continus dans le PSG. »

D: « Quel est l’optique stratégique de Jean Claude Blanc? »

 GV: « Il a un regard braqué trop loin de l’histoire du PSG. Il est tellement dans son business, qu’il s’éloigne de valeurs clés.

Il a été l’un des principaux artisans du nouveau logo, qui certes, a toujours connu des évolutions, mais qui tend cette fois à rayer les traces de l’histoire. Ce n’est que le début. Je pense que c’est un peu la tactique du salami. Ils vont y aller tranche par tranche.

Ce logo sera sûrement à nouveau changé dans 2 ou 3 ans. Ils baissent la part saint-germanoise, pour déjà permettre au centre d’entraînement de n’être plus le Camp des Loges à Saint-Germain-en-Laye. C’est une première étape.

Je ne vois pas ce logo en terme de fonctionnalité et d’efficacité, je le vois en terme de racines : c’est là que ça me gêne !

 Le Paris-Saint-Germain est né d’un rapprochement et le Qatar semble procéder à une nouvelle scission. J’ai l’impression qu’il y a une volonté d’éradiquer, -non pas l’histoire car on ne peut pas y toucher-, mais un certain mode de fonctionnement dans le passé.

Pour ce qui est du centre d’entraînement, Saint-Germain peut encore gagner. Ils ne sont pas assez au courant de la manière dont cela se passe en France : raser une zone forestière ou s’imposer dans une nouvelle zone de riverain, c’est très compliqué ! »

 D: « Comment définiriez-vous le comportement de Leonardo dans ce PSG ? »

 GV : « Leonardo est sincèrement un grand seigneur. Mais bien qu’il ait gardé le même sens du discours, sans doute avec la tension énorme qu’il y a autour de lui, il n’est plus totalement le Leonardo parisien qu’il était.

Il a une petite tendance à cultiver lui aussi le goût du secret, à se couper des gens qu’il connaissait, à se murer dans un cloisonnement.

Il n’a pas le côté meurtrier possible d’un Borgia. Il est plus Mazarin, avec un côté diplomate, diplomate de très haut niveau. Mais il n’est pas dans le sang. »

 D: « Comment le Qatar peut-il concilier les soupçons d’aide au terrorisme et la volonté d’être sauvé par l’Occident ? »

GV: » Le Qatar a toujours mené une diplomatie tout azimut : être pro-occidental tout en aidant des mouvements islamistes. Avec leur argent, ils sont présents sur tous les fronts. Et en France, lorsqu’on voit le groupe d’amitié France-Qatar, il y a quasiment autant de gens de droite que de gauche.

Ils sont tellement sur tous les fronts qu’ils se sont rendus incontournables !

Avant, avec Sarkozy, tout ça ne sortait pas. Il y avait une relation d’Etat à Etat et d’homme à homme très forte. Maintenant, François Hollande rééquilibre avec d’autres pays dans le monde comme l’Arabie. Ce n’est pas un hasard si mon livre ou l’affaire du Qatargate sortent maintenant. Il n’y a plus la chape de plomb d’avant, la parole s’est libérée.

De ce changement naissent de vrais problématiques : quel est le rôle du Qatar au Mali par exemple ?

Les gens finissent par se demander qui est vraiment le Qatar, quel est ce pays si mystérieux ?

Le Qatar est là au moins jusqu’en 2022. Le PSG n’est qu’annexe de ce que représente pour eux la Coupe du Monde prévue cette année là. Ils ont besoin d’un club ambassadeur fort. »

D: »Quel est le rapport entre le Qatar et Canal + ? »

 GV : « Le PSG se sent aujourd’hui plus en agressivité. Les commentaires de certains consultants de Canal sont jugés en défaveur du PSG. Et certains supporters du PSG se sentent meurtris par ces commentaires. Personnellement, ce n’est pas mon point de vue : ces consultants font leur travail et ils le font bien. BeIN opte pour une période glacière avec Canal +. Ils préfèrent l’ignorance à la guerre directe. De temps en temps, ils ne peuvent pas s’empêcher de faire une émission ou deux sur le PSG avec des exclusivités qui découlent des contrats de certains joueurs (cf le contrat de Thiago Silva). Les joueurs sont tenus de répondre aux sollicitations des chaînes du groupe Al Jazeera. Ils préfèrent privilégier l’axe BeIN plutôt que de faire la guerre à Canal. Ils font attention à l’irruption possible de leur stratégie dans le domaine politique et économique français.

 En outre, BeIN n’a pas intérêt à prendre le monopole de tout : si Canal + n’a plus rien, cela ferait trop jaser en France. De fait, ils leur ont laissé les droits du foot anglais et de la F1 par exemple. L’existence de deux entités leur est pour le moment préférable à l’hégémonie. »

D: « Le passage de la marque PSG à la marque Paris, ne s’effectue-t-il pas en vertu de ce que disait  Bertolt Brecht, à savoir qu’il est parfois plus simple pour un gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

 GV: « Je suis d’accord avec vous. C’est une volonté copiée sur le modèle anglais. Eradiquer la violence avec le plan Leproux  fut déjà une condition sine qua non d’un rachat par le Qatar.

Ensuite, le Qatar étant plus riche, il apporte avec lui un public différent, CSP +++ qui va venir voir Beckham mais qui ne va pas supporter. Le côté positif, c’est le retour des familles au Parc. On peut aller au Parc de façon apaisée mais il n’y a plus l’ambiance quasi-mystique d’autrefois. » 

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