Guy Birenbaum, canal historique de la blogosphère politico-médiatique, est dans notre Interview très Stratégique du jour.

Darkplanneur : « Que reste-t’il de la blogosphère politique et de son influence ? »

Guy Byrenbaum : « Pas mal de gens. Davantage à gauche. Les gens de gauche ne sont pas plus intelligents ou plus nombreux, mais il s’agit d’un mouvement de balancier : le pouvoir étant occupé depuis une dizaine d’années par la droite, il y a d’avantage de blogueurs qui se sont construits ou affirmés dans cette période (notamment en 2006-2007, avant l’élection de Nicolas Sarkozy) et qui sont restés ; s’affichant comme des opposants officiels sur l’Internet.  Ce sont, par exemple, ceux qui ont monté le Kremlin des blogs (au Kremlin-Bicêtre) qui sont parvenus à fédérer autour d’eux une vraie communauté, avec des personnalités comme Nicolas Jegoun, Intox2007, Seb Musset, SarkoFrance, Slovar, Vogelsong, et tous / toutes les autres: plus largement, celles et ceux que l’on nomme les « leftblogs ». Tous farouchement opposés à ce que représente ce pouvoir avec une sincérité réelle et un vrai courage. Forcément la blogosphère de droite (moins active) a été aspirée par les pouvoirs, ceux qui étaient en capacité, sont entrés dans des cabinets à des postes de conseillers ou d’assistants parlementaires…Cette blogosphère de droite a ainsi été « digérée ». Mais nous en avons vu réapparaître quelques uns, depuis le début de la campagne présidentielle, avec un certain retard assez naturel. 

Et puis, il ne faut pas oublier là réacosphère, voire fachosphère ; soit autour de ce que le Front National a construit, soit encore plus à droite avec fdesouche : une nébuleuse nourrie d’antennes et de périphéries qui ingurgite puis recrache tout ce qui peut-être intégré comme arguments, vidéos, posts, extraits d’émissions de télévisions… Le paysage s’organise de cette manière, sans oublier évidemment les médias (chaînes de télévision et d’information en continu, radios, et évidemment sites d’informations. Mais la grande nouveauté de 2012 par rapport à la présidentielle précédente, c’est le rôle des réseaux sociaux Facebook, rattrapé depuis 2 ans par Twitter (comme on l’a vu avec son rôle dans le suivi de l’affaire DSK). 

On se retrouve en fait dans une configuration avec les sites, les blogueurs, Facebook et Twitter, que l’on peut voir comme une sorte de gigantesque bistrot 2.0: je martèle avec d’autres cette métaphore depuis plusieurs années. Cela revient à dire que nous sommes tous dans une très grande « conversation » permanente. Mais la grande nouveauté 2012, c’est que depuis que les « acteurs » les plus mainstream (politiques, journalistes, « experts », etc.) ont saisi l’intérêt de ces réseaux, la conversation qui auparavant concernait des geeks puis des blogueurs et des militants, est devenue une conversation à laquelle ce sont intégrés des acteurs traditionnels du débat politique. Nous sommes donc dans cette phase d’élargissement de la conversation. Dans cette accélération générale parviennent à survivre et surnagent ceux qui utilisent de la manière la plus adroite tous ces réseaux pour partager, disperser, diffuser, infuser…

D : « Vous parlez de dilution… On en est presque à la disparition de l’influence médiatique des blogueurs… »

G.B : Ce n’est pas tout à fait vrai, car il y à l’intérieur de ces populations quelques « blogueurs experts ». Par exemple, Maître Eolas est devenu via son blog anonyme et son activité d’avocat, un interlocuteur tellement incontournable qu’il a fini par atterrir, à la surprise générale, à la table du Président de la République avec d’autres qui étaient présents, eux, en tant qu’entrepreneurs. Il y a donc cette figure de blogueurs experts et puis il y a eu l’intrusion dans le jeu de certains journalistes qui ont compris que le blog était devenu nécessaire à l’exercice, car il leur permet d’écrire des choses qu’ils ne mettraient pas dans les colonnes de leurs journaux. 

En ce moment, ce qui est assez intéressant, c’est le petit jeu des journalistes embeded qui suivent le président, comme Arnaud Leparmentier (Le Monde). Il lui arrive fréquemment de publier des informations sur sur son blog et sur Twitter avant de les exploiter (ou pas) dans son journal. Jean-Michel Aphatie blogue, lui aussi, depuis longtemps, sur RTL.fr. Il y a longtemps, Daniel Schneiderman, avant d’avoir le site Arrêt sur images et alors qu’il était encore à la télévision, avait fondé le Big Bang Blog. Jean Quatremer de Libération a aussi beaucoup utilisé son blog lorsque son journal ne voulait pas publier certaines informations (on se souvient de son billet mettant en garde DSK lors de sa nomination au FMI…) 

La difficulté pour mes amis blogueurs est qu’ils n’ont pas le même accès aux médias, en dépit des efforts de certains, dont je fais partie à Europe 1, pour faire venir des blogueurs et leur donner la parole publiquement.  

Confinés à la toile, leur influence est moindre que la parole de celui qui par son expertise, son activité professionnelle ou encore un « coup de bol » va pouvoir franchir le « plafond de verre » qui le sépare du mass média. 

En dépit de la multiplication des sites participatifs qui les utilisent, la parole des blogueurs a plus de mal à émerger qu’en 2007. Notamment parce que le journaliste qui prépare un sujet n’a plus la même appréciation de leur activité.Cette difficulté tient au fait que les 140 signes de Twitter ne constituent pas une distance qui permet de réfléchir et d’aider les gens à réfléchir. 

Heureusement, ces outils peuvent aussi servir à simplement pointer vers des billets de blogs, et il arrive encore qu’un blogueur retrouve une vidéo ou fasse une analyse de fond qui, même si elle ne lui bénéficie malheureusement pas directement, va servir à tout un tas d’autres gens… 

D : « Est-ce que quelque part, cela ne dérangerait pas le système ? Maintenant, on redevient un espèce de double canal avec d’un côté des journalistes qui ont compris que l’usage était fondamental, face à un peuple des médias sociaux qui ne répondent pas, ne font que réagir, qui n’est pas incarné et n’a pas d’ambassadeur… »

 G.B : « Il y a des ambassadeurs dont la position est ambiguë et j’en fais partie. Je ne suis pas journaliste ; c’est que comme le disait Groucho Marx : « j’ai toujours refusé d’être membre d’un club qui m’acceptait pour membre ». Mais les outils dont nous disposons tous désormais sont absolument formidables et on le voit très bien dans certaines occasions. Lorsque nous regardons une émission politique à la télévision et qu’en temps réel, sur les réseaux sociaux (notamment twitter) certains font de la désintox/fact-checking/vérification… en temps réel. La plupart du temps, ces gens ne sont pas des journalistes mais des anonymes (ou pas) éclairés qui vont pointer des anomalies, des contre-sens et cela va être mis au pot-commun pour la collectivité. Jusqu’au jour où à l’antenne les journalistes s’en saisiront enfin, en direct pour montrer au grand public, en temps réel, que les politiques sont parfois bien légers.

Malheureusement nous sommes dans un système dans lequel ces points de vue, ces opinions sont dévalorisées car c’est le règne de l’hyperzapping (contraction d’hypertexte et de zapping). Il vaut désormais mieux (et c’est triste) être celui qui pointe une petite erreur ou un mensonge d’un politique car l’info sera relayée, que celui qui va écrire 25 000 signes pour décortiquer sérieusement et avec des arguments de fond, telle ou telle proposition démagogique.  Et sans passage par les médias, la parole est très compliquée pour le blogueur dont le travail est parfois mouliné, haché-menu, volé, pillé, pompé dans ce système. 

D : « Il y a quand même pas mal d’émissions, pas forcément à grande écoute, où on laisse le temps aux gens de s’exprimer. Néanmoins, les invités de ces dernières sont un autre problème… »

 G.B : « S’exprimer publiquement ce n’est pas naturel. Il faut  en être capable, avoir envie et ne pas souhaiter (ce qui peut être légitime) rester anonyme ou sous pseudonyme.Et puis, il est normal que certains soient meilleurs à l’écrit qu’a l’oral et n’aient ni l’habitude, ni le temps, ni l’envie de s’exposer. Ce sont des attitudes personnelles que je respecte et que je peux comprendre. De plus, il n’y a pas tellement d’espace. On n’a jamais vu à ma connaissance un pur blogueur invité dans C’est dans l’air ou dans Mots croisés. Encore moins dans les émissions liées à la présidentielle. Dans « Des clics et des claques » sur Europe 1, nous invitons des blogueurs, leur laissant le champ libre et nous les avons même opposés à des politiques. Mais nous sommes encore trop peu nombreux à le faire dans les médias et souvent les blogueurs ressortent frustrés de ces expériences car ils ne maîtrisent pas la mécanique infernale des médias et des politiques à l’antenne. Je les comprends. Mais, c’est la règle. Dans La Ligne Jaune, sur Arrêt sur images (le site) je n’avais pas cette contrainte car c’était une émission sans durée fixe. Je rêve qu’un producteur me propose de créer ce type d’émission en télévision (sourire) mais jusque là, ça n’a encore jamais été le cas. » 

D : « Est-ce qu’un blogueur ambitieux est condamné à être dans les médias pour ne pas disparaître et ainsi, continuer à exister, être entendu et être influent ? »

 G.B : « Grâce aux réseaux sociaux, par capillarité, il est possible d’entrer par effraction dans les émissions qui vont s’intéresser à votre point de vue, à condition d’avoir publié un billet très intéressant. Mais honnêtement c’est rarissime et ce sont le plus souvent des gens déjà repérés par les journalistes.

D : « Question sur Europe 1 : est-ce que vous n’êtes pas devenus aujourd’hui, et c’est peut-être un problème, incontournables pour les blogueurs ? »

 G.B : « Non. Je ne crois pas. D’abord, personne n’est irremplaçable et si ce n’est pas nous, il y en aura d’autres. Mais Europe 1 a pris de l’avance, par le hasard des personnalités et de leurs rencontres. C’est la conjonction de la présence à Europe 1 de Laurent Guimier, de David Abiker et de moi même et évidemment d’une direction décidée à favoriser le numérique. Mais je pense qu’à la rentrée nous aurons des concurrents ou des équivalents, ce qui n’est pas le cas pour le moment.  Il y avait aussi le Grand Webzee qui a fait une tentative mensuelle a la télévision, mais pas sur un rythme permettant à l’émission de l’excellent Vinvin de s’imposer. En revanche je ne crois pas à la « distillation ». Je crois au pack, à l’esprit d’équipe, à la production. Avec Laurent, David, Lise Pressac, Agnès Léglise, Nicolas Carreau, Emery Doligé, Philippe Amardeilh nous travaillons à la manière d’un commando. Je n’ai jamais cru que tout seul, un chroniqueur, dans un petit espace, dans une émission qui traite d’autre chose, puisse peser. La démonstration que nous essayons de faire dans DCDC, c’est que l’on peut traiter n’importe quelle information à notre manière, en utilisant le spectre du Web et des réseaux sociaux. Nous avons pu en donner l’exemple lorsque la direction de l’information d’Europe 1 nous a permis d’être l’émission qui a réagi pendant 2h30, le jour de l’entrée en candidature de Nicolas Sarkozy. Il y a eu ce soir là un DCDC spécial, dans lequel « l’analogique » nous a rejoint à l’antenne et cela a produit une émission assez étonnante avec des côtés réussis et d’autres évidemment un peu moins puisque c’était une première. Mais la confrontation des journalistes, des politiques, des auditeurs et des blogueurs et auditeurs connectés aux réseaux sociaux restera un très beau souvenir. Malheureusement, ce que je regrette vivement c’est que depuis que la campagne électorale s’est installée, nous sommes complètement à l’extérieur du dispositif politique pour des raisons qui tiennent notamment à l’équilibre complexe des temps de parole. Je pense que nous aurions pu et aurions dû apporter quelque chose de plus à Europe 1. Je pense par exemple aux matinales spéciales organisées de manière très traditionnelle avec les candidats. Il manquait pour moi la patte, l’impertinence, les questions, les vérifications en direct que peuvent apporter les réseaux sociaux, les bloggueurs et le numérique. C’est une énorme frustration d’être privé de ça…Énorme et quotidienne. Plus l’élection approche, plus je pense que nous avons manqué une étape du développement antenne/Web et ça me frustre beaucoup. Reste une opportunité si nous parvenons à organiser sur le Web, avec le lab d’Europe 1 et plusieurs partenaires, un vrai débat entre les candidats à la présidentielle, avant le premier tour. 

 D : « Appréciez-vous les chroniques des « spécialistes » digital des émissions telles que Le grand Journal par exemple ? »

G.B : « Je m’intéresse assez peu à ce que les gens considèrent peut-être comme ce qui devrait être mon ordinaire. Je ne vais pas me demander ce que les autres ont fait et si j’aurais fait mieux. Si c’est bien tant mieux ; dans le cas contraire, tant pis. J’ai tout de même regardé le passage de Nicolas Sarkozy au Grand Journal et au Petit Journal et  j’ai constaté la même chose que tout le monde… (Sourire) »

D : « Vous avez une certaine expérience de l’échec qui s’accompagne d’un talent pour sans cesse vous réinventer. De ce fait, comment voyez-vous l’avenir des blogueurs ? Quel conseil humble leur donneriez-vous ? »

 G.B : « Les gens doivent continuer à écrire. Pour eux et pour leurs lecteurs qu’ils soient 10 ou 10 000. Très souvent, je demande aux lecteurs sur mon blog (mon épicerie www.guybirenbaum.com) de me donner des liens. J’ai grandi en allant chez les bouquinistes, j’y achetais des bouquins car la couverture, les premières pages me plaisaient. Je flane à l’identique de liens en liens sur le Web. J’ai l’esprit de curiosité. J’adore partir de quelque part et arriver à un endroit inattendu. C’est ainsi que j’ai eu la chance de trouver des perles comme William Réjault (Ron l’infirmier) ou Jaddo (juste après dresseuse d’ours). Avant tout, donc je pense que le bloggueur doit continuer dans son coin à faire son truc, à me montrer ses photos, à me raconter ses histoires, à me dire ce qu’il a aimé, ce qu’il a détesté et à mettre de l’âme, du style, de l’envie, de la mauvaise humeur, de l’opinion, de la mauvaise foi, de la colère… Je n’ai pas d’autres conseils: soyez vous-mêmes. Et puis, espérez que quelqu’un qui peut vous aider passe la tête. 

Il ne faut JAMAIS oublier qu’internet s’accompagne des notions de partage et de passage. Il y a de temps en temps des gens qui peuvent passer et être intéressés par ce que vous faîtes. Je ne crois donc pas du tout à la mort des blogs que les Cassandre annoncent cycliquement alors que statistiquement c’est une imbécilité. Mon seul conseil est donc « continuez ». C’est un tel plaisir de découvrir une signature, qu’elle soit sous-pseudo ou non, peu importe. « Continuez ! » Pour la beauté du geste. Comme au tennis. J’ai toujours préféré un joli revers coupé qui caresse la ligne à une grosse praline » 

5 COMMENTS

  1. Je trouve cette interview très intéressante et Guy Birenbaum très pertinent, bravo ! :).

    Cependant , l’émission de l’excellent Vinvin , aka Cyrille de Lasteyrie (comme ça ne se prononce pas) s’écrit « Le Grand Webzé » et pas « Le Grand Webzee » ( ça ferait néanmoins un bon titre pour une version belgo-néerlandaise de l’émission) .

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