Lunettes rouges, dandy amateur d'art se livre à un exercice atypique, décrypter l'esthétique vandammienne au travers de 6 affiches de ses films.
"C’est peu dire que je ne suis pas
un grand connaisseur de Jean-Claude Van Damme, et je dois fouiller ma mémoire
pour me souvenir du dernier film de lui que j’ai vu. Aussi mon intérêt ici
n’est pas tant sur l’acteur lui-même que sur sa représentation, et en
particulier l’image de lui que projettent les affiches de ses films. C’est un
exercice stimulant que Darkplanneur m’a proposé en soumettant six d’entre elles
à mon regard critique. N’ayant vu aucun de ces six films (ni n’ayant tenté de me
renseigner sur eux avant d’écrire), j’ai donc laissé libre cours à mon
imagination.
Trois des affiches, les plus
évidentes, sont un élément constitutif de l’histoire : Van Damme y est
représenté comme un héros, tout simplement parce qu’il y est montré vivant des
aventures héroïques. Ce sont des affiches illustratives.
Elles démontrent
sa force, physique (le corps musclé du boxeur / karateka de Karate Tiger) ou armée (les pistolets de
Until Death et de The Hard Corps), sa lutte contre les
méchants de l’arrière plan (le gang patibulaire de The Hard Corps, le malfrat s’effondrant dans Until Death, ses adversaires sur le ring dans Karate Tiger), et, dans un cas, son pouvoir de séduction avec la
jolie métisse de The Hard Corps.
Jean-Claude Van Damme peut avoir
l’air sûr de lui (The Hard Corps),
soucieux et le front plissé de rides (Until
Death) ou inquiet et méfiant face à un danger inconnu (Karate Tiger), nous restons ici dans un registre très classique
d’illustration manichéenne du héros, doté de tous les atouts et certain de
triompher. C’est une conception très classique de la mise en page et de la
typographie, un peu moins percutante dans Karate
Tiger où texte et image sont séparés, plus imbriquée dans les deux autres,
avec même des impacts de balles dans le titre Until Death. Bien, fort, mais pas très original.
Les trois autres affiches sont
autrement plus intéressantes. En effet, au lieu de commencer à raconter une
histoire, elles campent un personnage. On n’y voit guère que le visage de Van
Damme, l’arrière plan est sommaire (un store dans JCVD), indistinct (un miroir ? dans Wake of Death) ou inexistant (Replicant).
Le héros est de face, en gros plan. Dans JCVD,
on est encore assez proche du réalisme, du portrait : Van Damme nous fixe
d’un air mystérieux, un bout d’allumette coincé entre les lèvres. Pas de
‘storytelling’, simplement une invite à entrer dans une histoire dont nous
ignorons tout. On serait bien en mal de décrypter son expression, d’imaginer ce
qu’il peut y avoir ‘derrière’. C’est que la présence du héros suffit, son
essence de héros en quelque sorte est une garantie suffisante pour le
spectateur potentiel.
Wake of Death va encore plus loin : ne connaissant rien du
scénario, on reconnaît en bas une ‘skyline’ éclairée de rouge et de jaune derrière
une mer lisse comme de l’huile. Est-ce Manhattan ? S’agit-il d’un
incendie ? La partie supérieure de l’affiche, au dessus du titre
complexifie le tout. Van Damme est à peine reconnaissable, son visage est coupé
en deux symétriquement entre l’ombre et la lumière brutale, il semble
concentré, habité d’un regard intérieur. Que tient-il à la main ? Des
grenades ? Du feu ? Les formes fluides et indistinctes qui
l’entourent semblent venir d’un incendie. Ce n’est point tant cette réalité qui
compte ici, que la transformation du
héros en icône, sa transmutation par le feu peut-être, et le pouvoir magique
qui semble irradier de son image.
C’est une réification magique qui
s’accomplit dans la sixième affiche, celle de Replicant. Il n’y a plus ici aucun effet dramatique, aucun contexte
même le plus ténu, ni scène évocatrice à l’arrière plan, ni reflets d’incendie ou
autres accessoires. Il n’y a que le visage du héros, à peine identifiable, et
ce visage est traité comme un simple motif : il émerge du noir profond qui
envahit le bas de l’affiche et est coloré en trois bandes verticales rouge,
grise et rouge. Ces bandes ne suivent pas les lignes du visage, ne respectent
pas de symétrie. A y regarder de plus près, la peinture rouge semble visible, c’est
sans doute une photo peinte et non un maquillage. Van Damme est un héros si
reconnu, un vecteur si puissant de magie qu’on peut ainsi lui dresser un autel,
l’orner de couleurs incongrues, en faire une sainte image. C’est l’icône qui se
charge de sainteté, c’est l’affiche qui se charge d’héroïsme. Nous voyons ici
l’image d’un héros, non pas parce qu’elle comporte des attributs héroïques
identifiables, mais parce qu’il s’agit d’une affiche de film sur laquelle est
inscrit le nom « Jean-Claude Van Damme ». Les premières affiches
pouvaient fonctionner sans texte et le spectateur ignorant tout du visage de
Van Damme pouvait néanmoins déduire qu’il s’agissait d’une affiche pour un film
d’action contemporain ; l’affiche de Replicant,
par contre, sans son texte, peut être une illustration de tout autre chose,
portrait de célébrité ou d’inconnu, œuvre d’art (la photo peinte évoque William
Klein) ou publicité, par ailleurs difficile à dater sur les 80 dernières
années.
On est donc ainsi passé du héros
en situation, porteur de ses attributs, digne de la peinture classique, à une
abstraction de héros, une quintessence dans laquelle les pointeurs, les
éléments d’héroïsation sont externes à l’image (et, en fait, ne résident in fine que dans le seul nom de l’acteur
sur l’affiche). On est passé d’un Van Damme frère des Horaces de David, modèles
héroïques désignés comme tels par leurs armes et leur posture, à un Van Damme ready-made, tel la Fontaine de Marcel
Duchamp qui n’est ‘œuvre d’art héroïque’ que parce qu’elle est désignée comme telle
par son auteur, signée, nommée et exposée (affichée)."
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